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Elle a réussi à convaincre le Crédit Agricole de travailler avec Yunus

Rencontre avec Martine Laval

Écoutez comment une femme motivée et engagée, conseil en stratégie, a su déclencher une alliance entre le Crédit Agricole et le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, afin de participer à éradiquer la grande pauvreté dans le monde.

martine et mohamed
Martine Laval lors d’une réunion des cercles d’emprunteurs de la Grameen

Comme nous tous, Martine Laval avait flashé sur Mohammed Yunus, en 1997, quand était paru son premier livre, Vers un monde sans pauvreté [1]. Le fondateur génial de la Grameen Bank y expliquait comment il avait réussi à sortir sept millions de familles bengalis de l’extrême pauvreté, grâce au microcrédit. Martine Laval est une entrepreneuse : quand elle s’éprend d’une cause, il lui faut y participer activement. Cette ex-prof de math, devenue psychologue, qui travaille en tant que consultante depuis trente ans dans les entreprises, s’était déjà engagée dans l’humanitaire. Mais avec Yunus, quelque chose de nouveau se produit. Quand elle apprend qu’il vient de recevoir le prix Nobel de la paix, le 13 octobre 2006, elle s’enflamme : il faut absolument aider à la promotion du microcrédit dans le monde. Mais comment ? Son flair, cette fois, ne la pousse pas en direction d’une ONG, mais d’une grande banque française. Laquelle ? Elle « sent » bien le Crédit Agricole pour des raisons historiques. Au XIX° siècle, ce fut en France une banque aussi improbable que la Grameen Bank de Yunus aujourd’hui au Bengladesh. Un établissement bâti comme une fédération de coopératives, et qui commença par accorder de tout petits crédits à des entrepreneurs, que les banquiers ne daignaient même pas regarder : les paysans.

Le « hasard » lui avait déjà fait rencontrer rapidement deux ans auparavant Georges Pauget, directeur général du Crédit Agricole. Elle reprend rendez-vous avec lui, et obtient qu’il l’écoute, malgré son premier étonnement face à ses propos. Surprise : ce boss en charge d’un réseau bancaire énorme, assis sur 60 pays et 160 000 salariés, tend l’oreille, sensible à l’idée que l’on puisse songer à réveiller la vieille fibre de sa maison.

La microfinance, sa banque la pratique déjà, entre autre en Arménie ou à Madagascar, et plus ou moins dans certaines régions de France. Mais, interpellé pour un engagement à grande échelle, il répond « présent ». Aussi confie-t-il à Martine Laval la mission officielle de faire émerger un grand projet microcrédit au sein du Crédit Agricole.

On sait que la crise sera beaucoup plus grave pour les pauvres ; or, l’enjeu du XXI°siècle est justement d’intégrer ces milliards d’exclus, preuve par l’absurde que notre modèle économique ne fonctionne plus. Mais négocier directement avec Muhammad Yunus ? Et s’inspirer de ses méthodes hors norme ? Il n’y aurait pas pensé sans cette intervention en « diagonale du fou » d’une quasi inconnue. Celle-ci a une conviction : rien ne se fera si le patron du Crédit Agricole ne va pas lui-même dans les villages bengalis. Après quelques épisodes savoureux, et malgré un emploi du temps surchargé, Georges Pauget accepte de partir une petite semaine au Bengladesh, durant ses propres congés, quasiment à l’aventure et en pleine mousson.

Mais convaincre Muhammad Yunus n’est pas évident non plus. Le patron de la Grameen Bank, mondialement courtisé depuis son prix Nobel, est à juste titre très méfiant au sujet des pratiques financières habituelles des grands banquiers. Jusqu’ici, (la Grameen Bank est présente dans 37 pays par l’intermédiaire de la Grameen Trust, plus un nombre croissant d’entreprises, dans des secteurs des plus divers, téléphonie, énergie solaire, formation, santé…), il a réussi à monter son réseau alternatif sans les grandes banques mondiales, dont il redoute le paternalisme et la très coûteuse et dysfonctionnante bureaucratie. Et il a des raisons particulières de se méfier de la France : il y a vu son amie Maria Nowak, fondatrice de l’ADIE, doyenne des associations françaises de microcrédit [2], s’enliser trop souvent par la bureaucratie et l’arrogance françaises, malgré sa grande mobilisation.

Le choc des villages bengalis

Finalement, après plusieurs rencontres entre Muhammad Yunus et Martine Laval, puis beaucoup d’échanges d’informations par emails ou au téléphone, notre prix Nobel de la Paix accepte le principe d’une rencontre et le voyage a lieu. Pour le patron du Crédit Agricole, c’est un choc. D’abord quand Yunus l’accueille à Dacca, avec sa simplicité et sa cordialité tranquilles. Puis quand il rencontre les villageoises bengalies, si pauvres mais aux yeux brillants de reconnaissance… qu’on leur ait accordé un prêt de… parfois moins de dix euros pour commencer, mais qui représente pour elles une vraie lumière au bout du tunnel.

Georges Pauget a sans doute connu là un moment de vertige bouleversant…

En visitant plusieurs villages (sur les quelque 50 000 concernés), en présence de Martine Laval et d’un collaborateur du Crédit Agricole, il découvre comment fonctionne le système Yunus. Une révolution mentale : tout être humain peut, même s’il ne devait d’abord que vendre des allumettes une à une, devenir un « entrepreneur de sa vie ». Il ne s’agit surtout pas d’assistanat, mais de moyens proposés pour exprimer ses capacités individuelles : « Ce ne sont pas les êtres humains qui sont pauvres, dit Yunus, c’est leur contexte. » On sait que 90% des clients de la Grameen sont des femmes, ce qui, en pays musulman, suppose une bataille idéologique village par village. Pas de bureaucratie, pas d’hypothèque, pas d’assurances compliquées, pas de gros dossiers, les décisions se prennent très vite. Et 99% des prêts sont remboursés, record mondial !

Comment ça marche ? Celle ou celui qui veut un crédit doit en convaincre quatre autres de former ensemble un cercle solidaire. Si un seul membre du cercle ne rembourse pas, le cercle entier perd l’accès au crédit, sauf si des catastrophes naturelles ou d’un autre ordre empêchent toute possibilité de remboursement provisoire. Et la solidarité joue, dans les cercles et entre cercles ; car plusieurs cercles peuvent s’associer. Chaque semaine, le cercle des cercles du village se réunit, autour de deux ou trois représentants de la Grameen (venus de 1400 agences), et chacun apporte son carnet de remboursement et son dû hebdomadaire (ci-dessus Martine Laval dans une réunion hebdomadaire).

Mais les représentants de la banque ne se contentent pas d’encaisser les remboursements, ils forment. À tout : investissement, prévision, épargne (elle peut commencer par un centime par semaine), mais ils enseignent aussi à leurs clients à manger et boire sainement, à se soigner et, plus que tout, à envoyer leurs enfants à l’école. L’an passé, la Grameen a accordé 30 000 bourses d’études supérieures à des enfants issus de la très grande pauvreté. Ceux-là deviendront des entrepreneurs d’un niveau bien supérieur à celui de leurs parents. Mais ils resteront solidaires de l’organisation qui les a sortis de l’enfer, car toute personne pauvre ayant emprunté à la Grameen Bank en est actionnaire dès le début, c’est donc à eux qu’elle appartient !

C’est le monde à l’envers !

Alors certaines voix critiquent : depuis sa fondation, en 1983, la Grameen Bank se serait, en réalité, considérablement enrichie sur le dos des plus pauvres ! « C’est ne rien comprendre au cercle vertueux que Muhammad Yunus a mis en place, rétorque Martine Laval. Prenons l’histoire des taux d’intérêt. On dit que la Grameen fait payer 20% et que c’est un taux d’usurier. C’est beaucoup plus complexe. Les premiers prêts sont à 0% pour les mendiants, mais ce sont des prêts avec engagements, pas des dons. À mesure que la personne s’en sort, le taux des nouveaux crédits passe à 5 %, puis à 8%, 14 % et jusqu’à 20%. Mais cet argent ne va pas enrichir « sordidement » des actionnaires sur le dos des pauvres, comme le croient râleurs de principe et gens mal informés : il est réinvesti au Bengladesh dans de nouveaux prêts ou dans l’économie sociale avec 27 entreprises, vertes et éthiques, qui emploient des dizaines de milliers de travailleurs, et par ailleurs dans 37 autres pays le modèle est partagé et utilisé par l’intermédiaire de la Grameen Trust, y compris aux États-Unis ! » L’arrogance des pays du nord en prend un coup.

Quand, rentrant de sa troublante tournée dans la campagne bengalie, Georges Pauget retrouve Muhammad Yunus, au siège de la Grameen, à Dacca, le directeur du Crédit Agricole pense forcément à la banlieue de Chicago où, contre toute attente, des morceaux du quart monde occidental sont en train de s’en sortir, grâce à la formation ès-microcrédit qu’ils ont suivie au Bengladesh ! Pourtant, l’accord que les deux hommes vont finalement signer, le 18 février 2008, à Paris, avec René Caron, le président de la banque française, pour créer ensemble [3], la « Grameen Crédit Agricole Microfinance Foundation », ne concernera pas les pauvres de France mais, dans un premier temps, des pays du Sud comme l’Afrique. Pourquoi pas de France ? Notre pays est apparemment trop bureaucratique, ses lois trop asphyxiantes, et ses citoyens trop habitués à la double contrainte perverse de l’assistanat lié à la passivité [4]. La formidable invention de Muhammad Yunus traversera-t-elle l’épreuve de sa « francisation » ? Espérons qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps pour pouvoir tirer un premier bilan, et que Muhammad Yunus ne regrettera pas de s’être ainsi allié pour la première fois à une banque étrangère.

[1] Les deux principaux livres de Muhammad Yunus, Vers un monde sans pauvreté (1997) et Vers un nouveau capitalisme (2007), sont parus aux éd. JC Lattès. À lire aussi : Portraits de microentrepreneurs, de Muhammad Yunus et Jacques Attali, éd. Le Cherche Midi (2006)

[2] Maria Nowak a été la première spécialiste française du microcrédit, présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique.

[3] Le Crédit Agricole y a mis cinquante millions d’euros dans un premier temps, sans retour personnel sur investissement.

[4] C’est ce couplage pervers que le secrétaire d’État Martin Hirsch cherche à briser, en lançant le RSA, pour que celui qui se met à travailler ne soit pas aussitôt puni et privé du RMI.

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